Mortirolo et Gavia, à l’assaut de deux cols mythiques italiens

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Mortirolo et Gavia sont deux cols italiens légendaires dans le monde du cyclisme. Un condensé de difficultés, de lacets serrés, de pourcentages vertigineux, de descentes joueuses, de panoramas somptueux. Les qualificatifs manquent pour décrire cette boucle. Un seul mot me vient à l’esprit : inoubliable.

Cols :
– Passo del Mortirolo (1852 m)
– Passo Gavia (2621 m)

Départ : Bormio (Lombardie)

Itinéraire : Trace GPS

Difficulté : ★★★★★
pas excessivement long, mais avec deux cols très difficiles et du fait de l’altitude

Distance : 115 km

Dénivelé + : 2700 m

Intérêt : ♥♥♥♥
des paysages à couper le souffle, notamment dans le Passo Gavia

Route : ✔︎✔︎✔︎✔︎
pas mal de trafic dans les vallées, sur des routes passantes, nombreux touristes dans le Gavia (en plein été)

Août, Bormio, Italie. Avec un ami, Bertrand, nous nous sommes concoctés un petit programme cyclopédique qui promet de belles chevauchées (et de belles bavantes…). Trois jours de vélo, plus de 300 km, 8 cols et, surtout, 10000m de dénivelé positif. Pour le premier jour, nous nous attaquons donc au Mortirolo et au Gavia, en sachant qu’il faudra remettre le couvert demain avec le Stelvio et après-demain dans les Dolomites.

La charmante bourgade de Bormio est idéalement située pour qui souhaite affronter quelques-uns des plus beaux cols italiens. Comme bon nombre de villes alpines serties de montagnes, la petite cité de Lombardie (4000 habitants à l’année) offre une quantité limitée de routes et parcours pour cyclistes… mais quelles routes ! Tracer une boucle à partir de Bormio vous emmènera forcément à l’assaut de cols mythiques, sur de splendides routes en lacets ou sur de petites routes étroites et pittoresques.

 

A l’assaut du Mortirolo

Direction le Mortirolo donc, réputé comme l’un des cols italiens (européens ?) les plus difficiles. Lance Armstrong aurait dit en 2004 qu’il s’agissait de la montée la plus dure qu’il n’avait jamais gravie. Je ne sais pas s’il parlait du versant que nous nous apprêtons à escalader (il y en a quatre), mais nul doute que ce col n’est pas une sinécure.

Pour l’instant, tout va bien. La route qui descend en fond de vallée depuis Bormio permet de s’échauffer tranquillement. En ce mois d’août, la température est déjà agréable en ce milieu de matinée. Nous filons bon train sur cette trentaine de kilomètres en faux-plat descendant. Notre moyenne dépasse allègrement les 30km/h, mais cela ne va pas durer longtemps. Au panneau Mazzo di Valtellina, nous quittons la route principale pour prendre une petite rue étroite. Devant nous se dresse le mythe, que j’aborde avec respect et humilité.

Le Mortirolo a de quoi effrayer les mollets, même affûtés ! Avec ce nom d’abord, ne présageant rien qui vaille, par ses mensurations surtout : 12,4 kilomètres pour environ 1300 mètres de dénivelé positif. Vous avez bien lu, la pente est plus raide que la justice, nous sommes à presque 11% de moyenne, avec des passages à 18%-19 %. Dire que ce versant n’est pas le plus difficile…

 

Pas de tour de chauffe, la bande d’asphalte se cabre dès les premiers mètres, passant tout de suite les pourcentages à deux chiffres dans une ruelle de maisons placides. Pas de tifosi pour nous encourager au pied de la difficulté, pas un cycliste en vue, seul nous et nos machines de carbone. Le nous perd aussi vite son sens sur de telles pentes. Impossible de rester ensemble tranquillement en bavardant. Bertrand s’éloigne mètre après mètre sur son braquet stakhanoviste. Je me retrouve seul face à la pente, face au Mortirolo.

Je mets ‘tout à gauche’, petit plateau, grand pignon, et me réjouis d’avoir mis un 34 dents pour ce voyage italien. Le 34×28 n’est pas de trop et nécessite tout de même de s’arracher un minimum, impossible sur ces pentes de passer en souplesse, à moins d’avoir un 30×34 et de progresser à 5km/h. Mon compteur affiche régulièrement 15%, le pourcentage ne passant pas en dessous des 10%.

 

Les mètres s’étirent, s’allongent, se transforment en décamètres, en hectomètres, en kilomètres, enfin. Les bornes défilent aussi vite qu’un samedi sur l’autoroute lors d’un chassé-croisé entre juillettistes et aoûtiens. Ni autoroutes ni embouteillages ici. L’étroite route s’élève en quelques lacets, serpente, ondoie à flanc de montagne, entourée de verdure, avec de belles vues sur la vallée et le massif opposé. Rares sont les lignes droites et la monotonie. Les virages permettent de relancer la machine, de se dresser sur les pédales, mains aux cocottes, d’alterner les positions et solliciter différemment les muscles endoloris. Malgré l’âpreté de cette pente ingrate, de cette langue de bitume granuleux, je parviens à prendre un certain rythme, concentré sur mon effort, sur mon souffle court mais régulier, sur mes chaussures qui s’écrasent dans le bitume, lentement, inlassablement, sur mes cuisses qui battent la faible cadence telles des bras articulés de puits de pétrole. J’écoute mon corps, attentif, je sens chacun de mes muscles qui travaillent, mon cœur qui cogne ma cage thoracique. Posé sur ce cadre longiligne, les bras légèrement cassés, le buste penché en avant, je fais corps avec ma machine et avance, doucement, sûrement.

Les parties les plus raides, les plus abruptes, ne sont jamais très longues, on les pourfend d’un sursaut forcé, d’une injection de lactate. La route s’adoucit ensuite et j’ai peine à croire mon compteur qui affiche 12%, ce qui semble étonnamment roulant après quelques hectomètres à 18%.

En mémoire de Marco Pantani

Au détour d’un lacet, une sculpture en hommage à Marco Pantani nous rappelle les frasques cyclopédiques du « Pirate », en danseuse, mains agrippées au bas du cintre, crâne luisant et lunettes Briko sur le nez. Si vous suiviez le cyclisme dans les années 1990, vous avez forcément une image de Pantani en tête. La légende du champion italien s’est construite sur les pentes du Mortirolo, notamment en 1994, lorsqu’il s’envola dans son style caractéristique sur les rampes abruptes du col et lâcha Miguel Indurain et Evgeni Berzin. D’autres images se percutent dans mon esprit en gravissant ce col mythique. Je repense à Alberto Contador, tout de rose vêtu, lors de son sacre sur le Giro en 2015 ou en 2008, quand le « Pistolero » était à la bataille avec Denis Menchov, Riccardo Ricco ou encore Gilberto Simoni, une époque où les coureurs grimpaient presque tout le col en danseuse (!)… mais réalisaient des chronos supérieurs à ceux des années 90, “les années Pantani”.


 

Les images traversent mes pensées mais je reste tout de même concentré sur mon effort. La route s’adoucit enfin, et pour de bon, sur les quatre derniers kilomètres qui présentent environ 8% ou 9% de moyenne. Une partie de plaisir après ce qu’on vient de franchir, surtout si on en a gardé sous le pied. Je me permets de descendre une dent et d’appuyer un peu pour finir sur une bonne note. Malgré ses pourcentages moyen et maximal terribles, le Mortirolo est un col magnifique, varié, avec de beaux points de vue, et la route menant au sommet est assez tortueuse et pittoresque. Je retrouve mon compagnon du jour après un peu moins d’une heure d’effort, bien loin des 43 minutes de Pantani, mais heureux d’atteindre le panneau indiquant le passage du col. Nous ne sommes pas les seuls à apprécier cet instant mémorable, d’autres cyclos, pour la plupart italiens, mais aussi néerlandais et anglais, immortalisent ce moment de bravoure, le visage paré d’un large sourire. La récompense se savoure.

 

Après la pause photo obligatoire à côté du panneau, nous reprenons notre route… le Gavia nous attend désormais. Nous redescendons par le versant le « plus facile » du Mortirolo, qui présente tout de même de sacrés pentes, flirtant avec les 15%. La route est encore une fois splendide ; comprenez étroite, sinueuse, avec de superbes vues sur la vallée verdoyante et les montagnes alentours. Nous filons tranquillement en direction de Monno où nous faisons le plein d’eau.

 

Le Gavia nous attend

En bas de cette belle descente, nous bifurquons sur la gauche pour remonter le Val Calmonica afin de rejoindre Ponte-di-Legno, lieu d’arrivée d’étapes du Giro à multiples reprises, et pied de la deuxième difficulté de la journée : le Passo Gavia.

La remontée de la vallée n’est pas très intéressante, la route qui ondule très légèrement le long de la rivière Oglio est assez passante, mais heureusement suffisamment large pour ne pas avoir à serrer les fesses. Et comme toute remontée de vallée, celle-ci présente de longs faux-plats montants, voire quelques passages assez pentus, de quoi bien entamer l’organisme avant d’attaquer le col à proprement parlé. Bertrand emmène sur un bon tempo. Je me cale dans sa roue pour ne plus en bouger. A Ponte-di-Legno, petite ville-station de ski, nous fonçons tout droit au lieu de prendre dans le village. Nous contournons la cité, nous coltinant au passage une petite côte ‘bonus’, pour finalement redescendre quelques hectomètres plus tard pour rejoindre la route du Gavia.

Peut-être un peu moins connu que le Mortirolo, le Gavia n’en est pas moins impressionnant ! 
17,3 kilomètres, 7,9% de pente moyenne, 16% de pente maximale, plus de 1300m de dénivelé positif et un sommet situé à 2621m d’altitude. Du lourd. Si je connaissais la réputation du Mortirolo et l’ai donc abordé avec toute l’humilité qu’il se doit, je ne savais pas ce deuxième col aussi périlleux… et me suis fait surprendre.

 

Des pentes à l’italienne…

Le départ est assez roulant, le pourcentage reste en deçà de huit, ce qui me correspond bien. Je prends mon rythme et enroule gentiment mon braquet. Bertrand et un autre cycliste cueilli en chemin suivent mon sillage. La route sinue paisiblement en fond de vallée, puis se faufile soudainement en sous-bois, escalade le versant, se cabre, se retourne sur soi-même en quelques épingles à cheveux. Les pourcentages s’envolent ! On passe les nombres à deux chiffres. Dix, onze, douze. J’attends l’accalmie. Elle ne vient pas. Encore un lacet. La bande de bitume se dresse encore. Quinze, seize pour cent. Je souffre et laisse partir mes deux compagnons. Je ne m’attendais pas à ça ! Je ne m’étais pas préparé mentalement à de telles pentes. J’agrippe le haut de mon cintre, plié sur les fibres de carbone. J’essaie d’en garder… si cela est possible, car la route est encore longue jusqu’au sommet.

La route sort de la forêt, ondule désormais à flanc de montagne. Les pourcentages sont plus raisonnables mais je commence à en avoir plein les pattes et ne parviens plus à relancer. L’altitude fait sans doute son effet. J’ai le souffle court et voir mon chemin de croix, au loin, interminable ruban grisâtre s’élevant dans la roche, ne me donne pas de coup de fouet, bien au contraire. Je raccroche ma motivation à un cycliste qui se bat avec la pente quelques centaines de mètres devant moi. Il se retourne, me voit. Je le rattrape, doucement… inexorablement. L’esprit de compétition nous traverse toujours dans ces situations, lorsque l’adversaire est à portée de roues et semble, à peu près, d’un niveau équivalent.

Sommet en vue

Je reviens donc lentement sur ce compagnon d’infortune, ce chevalier des temps modernes, ce Don Quichotte qui a pris les cols pour des moulins. D’un souffle, nous échangeons un « ciao » respectueux et poursuivons notre grimpée, chacun à son allure. Le sommet se rapproche cette fois. Encore deux kilomètres tout au plus. Malgré la difficulté et les muscles qui tiraillent, malgré l’impression de s’arracher au sol à chaque rotation de pédale, l’ascension est grisante, enivrante. Le sommet est en vue, là haut, derrière ces derniers lacets abruptes. En ce mois d’août, le paysage est en totale contradiction avec la dureté de l’effort. Le haut du col est simplement somptueux, grandiose, magique. Montagnes enneigées, lacs cristallins, pentes herbeuses, rocailles saillantes, et cette route qui se fraye tant bien que mal un chemin jusqu’au sommet.

 

Une route usée, cabossée, torturée, une route italienne, faite de nid-de-poule et de goudron granuleux, une route qui participe à la difficulté du Gavia, à sa grandeur, une route rendant le col encore plus impitoyable. Un dernier virage sur la droite. La route s’aplanit enfin et enfin j’aperçois le panonceau, la délivrance, le sommet, le point final de cette montée dantesque. Je savoure. Quelques instants. Nous ne traînons pas, la température à 2600m n’est pas si élevée et un vent frisquet s’est levé.

 

Une superbe descente s’offre à nous, au creux d’une vallée paisible parsemée de conifères vert tendre. Les pics et hauts sommets nous encadrent. Nous plongeons sur Bormio à vive allure. Je sens l’écurie et trouve la force d’appuyer encore fort sur les pédales dans un court faux-plat montant, nous basculons dans un dernier effort, presque au sprint, puis laissons ensuite filer tranquillement jusqu’à la cité lombarde. La boucle est bouclée. Une terrasse de café nous tend les bras. Nous avons bien mérité un cappuccino et une pasteria, puis la pizza dans quelques heures, une bonne nuit de sommeil ne sera pas de trop avant le Stelvio demain. Vélo et dolce vita. L’Italie est vraiment royale pour le cycliste (gourmand).

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