A l’épreuve de la mort

mains - Vinatix

Cela fait exactement plus d’un an et demi que je n’ai pas écris sur mon blog chéri, ce blog qui fait maintenant parti des plus suivis sur la toile francophone. Je l’ai pourtant fondé, créé et animé, puis ouvert à mes plus chers amis à qui j’ai appris tout ce que je savais en la matière, travaillant dans le digital depuis plusieurs années.

Voici pourquoi.

Il est des expériences qu’on préférerait ne jamais vivre, ce type d’expérience qui vous rappelle que la vie est brutale, sans concessions et incompréhensible. La dernière en date pour moi, et la plus perturbante, fut la perte de ma mère.

J’écris ces lignes pour moi, pour me faire du bien, évacuer, m’exprimer, me souvenir pour mieux guérir.

Si vous tombez sur cet article, à vous de voir si vous voulez continuer à lire.

Le jour où…

Je voyageais, j’étais à Yogyakarta en Indonésie. Je savais ma mère malade depuis déjà un an et demi. Cancer. Plusieurs cancers. Grave. Très grave.

Pourquoi ai-je voyagé durant tout ce temps alors que ma mère s’éteignait à petits feux, la maladie la rongeant de sa vile détermination?

Parce que j’étais en colère. Je n’ai jamais été autant en colère.

Ma mère se savait malade depuis un certain temps, mais a attendu mon départ en tour du monde pour se faire diagnostiquer, un peu inconsciemment.

Pour pouvoir faire ce tour du monde j’ai donné 3 ans de ma vie, 3 ans de sacrifices, 3 ans de combat au travail, 3 ans de sueurs. C’était mon rêve depuis toujours, de partir sur les chemins, seuls face au monde, pour le rencontrer, l’aimer et le détester à la fois. Le prendre dans tout ce qu’il pourra être pour moi.

Ma mère ne voulait pas que je parte. C’est une mère après tout, elle avait peur. Peur d’une absence pour elle, peur de devoir me manquer tout ce temps, peur d’être un peu plus seule dans sa vie déjà compliquée. Mais elle a pris sur elle et m’a dit de continuer, d’y aller, par amour pour moi.

Une fois parti, les cancers sont diagnostiqués. Les médecins lui donnent quelques années. Je continue donc mon chemin avec sa bénédiction. On a du temps. On a du temps…

Un an plus tard je reviens. Les pronostics sont encore plutôt encourageants sur le temps qu’il lui reste à vivre.

Ma colère contre son subconscient, contre elle dans un sens, concernant le moment où elle a décidé d’aller enfin voir un professionnel, ne s’éteint pas. Elle se ravive même, car enfin je la revois.

Je la revois avec 25 kilos en moins, je la revois affaiblie. Je me prends moi, un an après, sa maladie en pleine tête. Ma mère va mourir… Je ne peux l’accepter, la souffrance est trop grande, encore une fois cette chienne de vie m’ouvre grand la poitrine et me pique le cœur, brutale, de son épine empoisonnée. Salope.

Fuir, fuir, fermer les yeux, revoir le monde, revoir ce qui rend heureux, ce qui fait du bien. C’est pas possible, ca n’arrive pas, ce n’est pas PO-SSI-BLE !!!

Je remonte dans l’avion. Loin, aller loin. Sourire à nouveaux, alléger la douleur et la colère.

3 mois se passent.

Je suis donc à Yogyakarta. L’appel de ma soeur. « Tristan, il faut que tu reviennes tout de suite ».

Ma mère se meurt, le diagnostic a changé. De quelques mois elle n’a plus que quelques jours.

Tout le monde panique. Je panique. Je prends un billet vite fait. Merde putain, elle ne va pas partir sans que je lui dise, c’est pas vrai. Irréalité. C’est quoi ça putain ? C’est la vie ?! Je suis où là ? Je ne comprends pas.

Je reviens un dimanche. Hôpital. Le choc.

Je reconnais difficilement ma mère tellement la maladie l’a atteinte. Son cerveau est gravement touché, elle ne parle presque plus.

Elle aura juste le temps de me prendre une dernière fois la main de toute sa tendresse en m’appelant son « Ninou », un des petits noms qu’elle me donnait. Quelques heures plus tard, son cerveau ne répond plus, elle tombe dans le coma. Seules ses fonctions respiratoires fonctionnent encore.

Nous restons à l’hôpital le plus possible, on dort et on fait des rondes pour qu’il y en ait toujours un avec elle. Lui touchant la main, lui disant qu’on l’aime et lui faisant écouter de la musique et lui lire des trucs. On l’embrasse, on met ses mains sur nous. Ses mains sont encore chaudes, douces comme toujours, encore emplies d’amour, on croit le sentir.

Et puis la fin.

La fin brutale. Je me reposais dans la salle des familles, a deux pas de sa chambre. Dans mon rêve, ma mère m’appelait. Pourtant exténué, je me réveille en sursaut. Je sens quelque chose. Je cours dans la chambre où ma sœur s’est endormie sur le fauteuil à côté de ma mère.

Je m’avance silencieusement au bout du lit. Je la regarde. Depuis quelques jours sa respiration comateuse s’entendait. C’est notre indicateur de vie, ce qui nous empêchait de partir trop en couille, de tenir.

Le temps s’écoule lentement, j’attends le souffle. « Dites-moi qu’elle vit encore… Allez maman, respire, respire putain. Reste là encore un peu.  Dis-moi que tu es là ! Allez bordel ! Respire putain ! RESPIRE !!! »

« Respire… »

« Respire… »

« Respire… »

Je ne sais pas combien de temps je suis resté a espérer, à attendre. Tout ce que je sais c’est que j’ai fini par prendre sa main. Je n’ai pu la toucher plus d’une demi-seconde. Sa main était glaciale. Je suis choqué. Je regarde sa main. Cette main qui m’a toujours caressé si tendrement, si chaude tous les jours, si aimante, cette main qui savait tout guérir quand j’étais petit, cette main que je ne sentirais plus.

Un bruit dans le couloir me fait reprendre mes esprits. Je réveilles mes deux sœurs.

Puis la vie continue…

Oui la vie continue tout autour de moi. Je ne sais juste pas ce qui s’y passe.

Jusqu’à ce que je parle aux autres.

On comprend qu’ils ne comprennent pas, je cache aussi. Ne rien dire, faire comme si de rien n’était. Puis parler un peu aux amis. Etre ravis qu’ils soient là, pour le peu qu’ils sont. Sentir qu’on doit les préserver. Cacher beaucoup.

Je me sens seul. On cherche à me redonner de la vie, à me bousculer pour que je reprenne les rails, me ré-investir dans ce que j’ai construit et qui apporte tant à d’autres. Mais je n’y arrive pas, j’essaie pourtant. Mais ça ne veut pas. Incompréhension.

Puis tenir pour la famille. Etre digne. Supporter.

Et enfin partir en couille, se laisser aller à sa tristesse, à sa colère, à sa solitude. Se bousiller un peu pour se sentir vivant.

Vivre au jour le jour, essayer de refaire vivre un peu de joie.

Et repartir. Reprendre une autre aventure, essayer de renouer avec la vie, celle qui rit, celle qui vous fait oublier.

Oublier ?

On oublie pas. On se souvient souvent. On vit juste un peu mieux avec que la fois d’avant. Je pleure. Je me bourre la gueule. Je drague pour baiser. Je baise pour sentir. Ressentir le corps d’une femme, sa douceur. Reprendre quelques couleurs. Donnez-moi du goût !

Et puis le goût revient peu à peu, même si des fois il nous échappe encore.

J’ai pris ce goût tant qu’il était là pour écrire ce billet personnel. Le premier depuis très longtemps. Celui qu’il fallait sûrement que j’écrive afin de pouvoir écrire les voyages à nouveau. Du moins j’espère.

Continuer à se battre ?

Je veux vivre simplement, tranquillement, sans qu’on me prenne la tête avec des inepties ou que l’on vienne me juger sans savoir. Je ne combat plus ceux qui m’assènent des coups : je les dégomme. Je mets tout en oeuvre pour leur faire comprendre qu’ils doivent arrêter leur connerie. Car ces conneries infantiles, le jugement, les pics, l’indifférence, le manque d’empathie, ne méritent que ça.

Je me fous de tout car tout s’est bien foutu de moi.

Je ne serai plus gentil si on ne l’est pas en premier avec moi. Je ne donnerai plus si on ne me donne pas en premier. Si tu veux voir mon cœur, montre-moi le tien.

Si tu es doux, je serai doux. Si tu viens en ami, je t’accueillerai de toute ma tendresse. Si tu es con, je te défoncerai.

C’est ce que je retiens de tout ça. Plus question d’être victime.


A Dany Robbe
16 Octobre 1951
16 Août 2015

Je t’aime.

A l’épreuve de la mort
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